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9 avril 2006 7 09 /04 /avril /2006 22:06

Un visionnaire au service de la Bretagne.

 

Cette semaine s’en est allé l’un des plus grands chorégraphes de la danse bretonne, un homme qui, jusqu’à ce jour, a marqué de son empreinte la mise en scène de la danse en Bretagne. Jean Guihard a quitté la scène. Il disparaît dans la simplicité, le talent et la courtoisie qui font les grands hommes.

Le but de cette chronique n’est pas de retracer la vie de cet immense artiste. Il est de rappeler aux jeunes générations de la danse que, si vous êtes là aujourd’hui, c’est grâce à de grands prédécesseurs qui ont su, en leur temps, prendre des risques artistiques qui ont fini par révolutionner l’approche de la danse populaire.

Arrivant de Paris, Jean Guihard est d’abord passé par Rennes. Il faut rappeler ici que le Cercle Celtique de Rennes est un des fondements des représentations de la danse et de la musique bretonne. C’est un élément incontournable et fondateur du mouvement culturel breton en Bretagne. Ce cercle a formé à une époque la quasi-totalité des cadres de la musique et de la danse bretonne. Très moderne au temps de sa création, l’esprit de ses mises en scène fondées sur la technique de terroir et la théâtralité est encore fidèlement représenté par l’actuel Cercle Celtique de Rennes. Jean Guihard s’est ensuite installé à Concarneau, où il a collaboré avec Michaud-Vernez, puis a fondé le Cercle du Poudouvre à Dinan, avant de venir à Quimper où il a participé à la création des « Ballets Bretons Eostiged Ar Stangala » à Kerfeunten - ville à l’époque proche de Quimper (ces Ballets sont devenus le groupe connu actuellement sous le nom d’Eostiged ar Stangala à Quimper).

Je ne m’attarderai pas ici sur le travail qu’il a réalisé dans la région de Dinan où, ce qui a dominé son travail à cette époque, fut le collectage de danses de Haute Bretagne et particulièrement du Poudouvre et du Penthièvre. Ceux qui ont assisté aux stages animés par René et Marie-Claire Guéguen se souviendront sans doute des nombreuses références de ces maîtres de danse aux travaux de Jean Guihard.

Au niveau chorégraphique, il laissera une empreinte qui perdurera dans les mises en scène du cercle de Dinan et de Saint Brieuc dans les années 1970–1980, et plus tardivement encore, dans les chorégraphies du Groupe Naoned de Nantes dans les années 1990-2000.

Ballet populaire Naoned de Nantes

Sous l'impulsion de Michel Guillerme, une démarche artistique typique de l'école rennaise d'après guerre.

                              L’essentiel de l’esprit de ces chorégraphies est qu’elles sont à dominantes géométriques, avec un fort respect des styles fondamentaux des terroirs (surtout ceux de Haute Bretagne) et la recherche d’un esthétisme poussé jusqu’à l’absolu. On est très proche alors de la vision esthétisante des chercheurs collecteurs du XIXe siècle et des représentations que se font les milieux citadins de la vie rurale et pastorale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Cercle Celtique de Saint Brieuc

La première démarche de scénique de très haut niveau en haute Bretagne, simultanément avec le groupe du Poudouvre de Dinan. Les deux démarches se rattachent à l'école rennaise.

                        En venant à Quimper, et au contact d’un milieu culturel breton extrêmement riche (Jeff et Christiane Le Penven, Italo, Pondaven, Michaud-Vernez, Bernard De Parades, Pierre-Jakez Hélias, Quillevic et bien d’autres), il va gagner en maturité chorégraphique et va élaborer le langage scénique qui perdure actuellement, dans ses fondement initiaux, dans les chorégraphies du groupe Eostiged Ar Stangala.

 

 

Avant de voir ce que cet homme a apporté à la danse bretonne, il faut ici rappeler le contexte de l’époque, les années 1960. Au niveau national, on en est, en France, aux nouvelles définitions de l’art et de son rapport aux masses populaires. C’est l’époque de Jean Villard et du TNP (Théâtre National Populaire). La population en lien avec les élites s’empare du fait culturel. En Bretagne, l’art populaire et plus particulièrement la danse et la musique connaissent un engouement certain. Revitalisé en Bretagne par la guerre 1939-45 et les restrictions qu’elle impose, la danse traditionnelle est revitalisée dans les campagnes, par la population qui la pratiquait jadis. C’est une vraie révélation pour un certain nombre de jeunes en Bretagne (mais aussi dans d’autres provinces de France). L’un d’entre eux initie alors une démarche qui va être capitale. Il s’agit bien sûr de Loeiz Ropars, tout à la fois collecteur, chanteur, sonneur, danseur et militant culturel. Il relance les festoù-noz, crée le bal breton et travaille à la réappropriation par le milieu rural paysan de son répertoire traditionnel dont il va désormais faire lui-même la présentation (le Cercle Celtique de Poullaouen, par exemple) et non plus la déléguer aux Bretons expatriés ou au milieu étudiant.

A la même époque, les premiers ballets populaires de propagande des pays de l’Est (le bloc communiste d’alors) commencent à sillonner la France lors de tournées d’Etat. Il y a parmi ceux-ci le fabuleux ballet d’Igor Moïsseïev, qui aura une influence déterminante sur la notion de ballet populaire et ce jusqu’à ce jour (la majorité des troupes d’Etat de l’ancienne URSS, que l’on rencontre dans les festivals internationaux sont des clones de ce ballet). C’est une vraie révélation pour nombre de jeunes Bretons dont fait partie Jean Guihard. Mais il n’est pas le seul. Jacques Douai, Michel et Michèle Blaise, Mickaël Kerjean  et d’autres fondent des compagnies de danses populaires françaises dans l’espoir de rivaliser avec les troupes étrangères prestigieuses. Ces troupes françaises font même à l’époque une démarche de professionnalisation et proposent sur le plan artistique des démarches très innovantes.

 

Ballet populaire Dihun de Redon

Le second souffle de la création en Bretagne, dans la lignée de Jean Guihard. Cette démarche aboutira sur une troupe professionnelle de danse contemporaine bretonne, après le décès du premier chorégraphe, Lainé.

 Quimper possède, par le biais du Festival de Cornouaille, une vitrine qui est absolument nécessaire à ce type de démarche artistique et c’est donc tout naturellement à coté de la ville de Quimper, dans le village de Kerfeunten qu’est créé le premier vrai ballet populaire de Bretagne : Eostiged Ar Stangala.

 

Eostiged ar Stangala, 2005

La démarche intacte de jean Guihard transmise jusqu'à ce jour par le Groupe de Quimper Kerfeunten, l'imagination et la qualité d'interprétation toujours au rendez-vous.

                     Dans le cadre de ce ballet, Jean Guihard écrira beaucoup de chorégraphies, dont les plus célèbres sont sans nul doute celles créées pour le festival de la danse bretonne de Guingamp en 1965 intitulées « A la Saint Loup » où il présente une mise en scène très originale d’une Skubel, d’une dérobée de Guingamp, d’un En-avant-deux du Trégor et d’une variation sur des Guédennes de Langueux. Dans cette suite sera créée une pièce chorégraphique que le ballet donnera jusqu’en 1988 (emvod finistérien), intitulée Er Pipec Gwened. Dans cette pièce, Jean Guihard introduit, en plus de la variation sur des musiques et des pas traditionnels, de la danse en technique néo-classique (le contemporain de l’époque), les costumes stylisés (costumes scéniques) et des créations musicales d’inspiration populaire (dans l’esprit du travail de Kodály ou Bartók) signées Italo, son musicien chef d’orchestre. La musique est assurée non pas par des instruments traditionnels, mais par un véritable orchestre, ce qui permet de développer les ambiances musicales qui portent la danse.

Il va sans dire que cette pièce majeure va profondément et durablement diviser le « milieu breton », jusqu’à aujourd’hui, entre les tenants du folklorisme (les « traditionnels » qui n’ont rien de traditionnels) et les partisans d’une Bretagne porteuse d’un message culturel fondé sur ses racines, intégrant les sensibilité d’aujourd’hui (les « scéniques »). Cela débouchera quelques années plus tard sur la scission d’un certain nombre de groupes au sein de la fédération Kendalc’h, qui partiront et créeront l’association War ‘l Leur, regroupant les groupes ne souhaitant pas faire évoluer la vision néo-traditionnelle de la danse bretonne d'alors (selon la définition de G. Paugam). Ces deux visions radicalement opposées servent encore de fondement aux expressions scéniques de chacune des deux fédérations. D’un seul coup d’œil, on peut rattacher chaque groupe de Bretagne au travers de sa production scénique à sa fédération d’appartenance.

Pour résumer les apports de Jean Guihard à la danse Bretonne on peut retenir les points suivants :

Tout d’abord, il a rallié à la danse populaire des milieux qui ne la pratiquaient pas ou peu, notamment les jeunes populations urbaines, avec leur vision du milieu rural.

Il impose le fait que la danse traditionnelle est la danse qui est pratiquée par les populations rurales, dans leur milieu, et que cette danse n’est traditionnelle que si elle est un des éléments constitutifs des fonctionnements sociétaux (il rejoint ainsi les visions de Jean-Michel Guilcher et des ethnologues). Il en découle plusieurs conséquences :

-         Toute danse portée à la scène change de nature et devient alors une discipline artistique autonome avec ses propres règles qui sont, entre autres, celles des techniques de spectacle. Le caractère breton est alors construit et porté par une matière première d’origine traditionnelle, qui est retravaillée pour élaborer un langage spécifique à chaque groupe.

 

Cercle Celtique de Theix

Avec Patrick Jehanno, Theix inaugure, notamment dans « La Lettre à Anna », une nouvelle école chorégraphique qui sera intégrée dans la réflexion chorégraphique de Bleuniadur (Saint Pol de Léon).

 

-         La notion de rattachement exclusif d’un groupe à son répertoire de terroir n’est plus de mise parce que le groupe n’est plus un groupe ethnique, c’est un groupe stylisé porteur de son propre message. Cela fait que le groupe d’un terroir peut proposer dans son spectacle des danses de tous les autres terroirs de Bretagne. Cela est courant à l’heure actuelle, mais fut source de bien des débats à l’époque.

Kevrenn Alre - Auray

Après avoir suivi la voie de l'école Guihard, la Kevrenn Alre a su créer une école de danse propre, adaptée au bagad. Cette démarche est à rapprocher des déclinaisons du Ballet Slovanski de Cracovie (Évolution du Ballet populaire classique).

 

-         Le danseur d’un groupe de spectacle est un danseur et, de ce fait, doit maîtriser les techniques de la danse (à commencer par son matériel traditionnel, et ceci n’est pas négociable) mais aussi les techniques générales de la danse visant à construire le corps du danseur. Jean Guihard utilisera pour cela la technique classique et néo-classique. Il retrouvera ainsi le port de corps des danseurs traditionnels. L’élégance et l’énergie de ces danseurs seront toujours pour Jean Guihard une fascination (il le confirma à l’occasion d’une conversation lors du festival de Cornouaille en 1998).  

 

Kanfarded Saint Evarzeg

Jeune cercle non encore fixé dans son école chorégraphique, il synthétise les influences Guihard (Kerfeunten) et rennaise (à partir de la réflexion chorégraphique de Pont l'Abbé).  

 

Il impose le fait que la notion de « sens » est inséparable de la production scénique. La danse n’est pas de la gymnastique en musique, c’est autre chose. De ce fait, il écrit des chorégraphies à thème, réclamant une interprétation de la part des danseurs, et leur laissant volontiers des plages d’improvisation dans certaines séquences (par exemple lors de sa première chorégraphie sur le carnaval).

 

Le sens doit envahir l’ensemble du propos. On débouche alors sur la notion de spectacle construit où chaque séquence illustre et porte le propos dans un contenu original. Il impose la notion de cohérence sur la durée, et donc, de spectacle.

Bleuniadur - Saint Pol de Léon

Une approche spécifique de la scène dans l’expression bretonne, alliant  des productions dans la lignée Guihard – Paugam (sens, technique traditionnelle) à des productions de recherche chorégraphique inspirées de la danse contemporaine (propos et intention). La danse traditionnelle est alors enchâssée dans la danse contemporaine et revisitée par ses techniques. Il en résulte un langage chorégraphique original dont la pièce intitulée « The Letter » ci-dessus, est très représentative.              

                     A partir de cette vision où le sens prime, il en découle que tout se met au service du sens et que, naturellement, les costumes ne deviennent qu’un des éléments au service du contenu (on peut donc le styliser ou en créer des nouveaux).

 

Eostiged ar Stangala dans les années 1980

La révolution de Guihard passait aussi par un détachement envers les costumes. La création du costume est contemporaine, confiée à Le Minor de Pont l'Abbé. Le costume accompagne l'évolution de la danse.

 

                     Il en est de même pour la musique. Cela implique la possibilité de faire évoluer la nature de l’accompagnement musical (création d’orchestres au lieu d’instruments traditionnels), autorise les arrangements et, en finalité, l’acte de création musicale.

Kerlenn Pondi

Encore une déclinaison de l'école rennaise. C'est vraisemblablement à l'heure actuelle toujours la référence en matière de fusion scénique Bagad cercle.

 

                       Jean Guihard impose par ailleurs un nouveau mode de militantisme culturel, qui passe par la notion de production de qualité, identifiable par tout public, quelque soit sa nationalité ou son origine, par le respect des règles communes d’interprétation. Il ne suffit plus d’être natif de « Ploumachin » et de faire n’importe quoi sur scène, sous prétexte que l’on est un breton engagé (« La militance ne remplace pas la compétence », dit Fañch Morvannou - NDLR). Cette affirmation fera que, dans le milieu bretonnant, le ballet de Kerfeunten aura une place à part jusque vers 1995, et sera reconnu par le « milieu autorisé », comme l’un des leaders de la scène bretonne.

 

  Warc’hoaz – Fontainebleau

Une révolution en son temps, ce groupe intègre pour la première fois la danse contemporaine dans son propos. Il démontre que la collaboration entre la danse traditionnelle et la danse contemporaine apporte réellement un plus à l'approche scénique et à la construction du sens. Ces visionnaires seront victimes des puristes folklorisant lors d'une mémorable soirée du Festival de Cornouaille. La seule soirée ou il y eu des altercations entre spectateurs à propos d'un contenu scénique.

                                     Jean Guihard est donc tout à la fois un visionnaire et un précurseur. Il a amené très tôt en Bretagne une vision réellement innovante de la danse bretonne adaptée à la scène. Sa vision est encore, aujourd’hui, étonnamment moderne et sert toujours de fondement aux grands chorégraphes bretons. Son esprit perdure dans les productions des Eostiged Ar Stangala de Quimper, de la Kevrenn Alre de l’époque Hellec-Arhuero, de Warc’hoaz de Josy Le Guennec, du cercle celtique d’Orvault (dont Jean Renaud était le chorégraphe), de Nevezadur - Paris, du cercle celtique d’Elven, du cercle celtique de Poissy, du cercle celtique de Redon, de Dihun et du cercle celtique de Monfort-sur-Meu de la grande époque, de Patrick Jehanno avec le Cercle Celtique de Theix, de l’Ensemble Bleuniadur de Saint-Pol-de-Léon, du Cercle Celtique de Quimperlé et du cercle Ar Vro Vigoudenn de Pont l’Abbé.

  Ar Vro Vigoudenn - Pont l'Abbé

Cercle atypique dans la fédération War ‘l Leur, ce groupe est un pur produit de la lignée Guihard. Ce qui l'en distingue légèrement c'est le rapport au costume traditionnel qui tient une place importante dans l'approche scénique.

                    On ne peut ici que remercier cet homme pour son apport à la danse de scène de Bretagne, se souvenir de l’homme de qualité qu’il était et le faire vivre le plus longtemps possible par des productions scéniques de qualité.

 Kenavo Aotrou Guihard. 

Alain Salou

Directeur Artistique de Bleuniadur.

 

Un grand merci à René Guéguen et Jean-Michel Le Viol pour leurs informations concernant le parcours de Jean Guihard.

N’hésitez pas à nous faire part de vos remarques pour apporter des précisions à cet article en écrivant à contact@bleuniadur.com 

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commentaires

Erwan 15/01/2007 18:50

Merci de rendre hommage à Jean Guihard, qui comme vous l'avez souligné à beaucoup oeuvré pour le cercle celtique Eostiged ar Stangala de Kerfeunteun. Ce dernier essaye toujours de faire preuve d'imaginations et d'innovations, sans pour autant mettre la danse au second plan. Un travail qui est récompensé, car le cercle est champion de Bretagne en 2006 !!!
Amicalement
 

Elodie de Reims 28/03/2006 14:28

Merci à vous pour ces articles intéressants! C'est toujours fascinant d'écouter Alain parler de la danse et des gens qui la font!